Les mots, Non classé

La gardienne d’amour.

Juliette collectionnait tout ce qui parlait d’amour. Il suffisait qu’elle tombe sur des photos d’un vieux couple marié, sur un bouquin écrit par Shakespeare , sur une toile dont l’apparence abstraite pouvait laisser penser à une envolée de coeurs ailés, ou même sur des vinyles qui ne soupirent que de longs Je t’aime essoufflés et elle semblait comblée. Elle avait une attirance folle pour la passion , la complicité et le romantisme. Elle avait vu beaucoup de films qui la faisaient trop pleurer. Des films dramatiques où l’amour peut se perdre, se déchirer, se torturer et finalement se raccommoder, au mieux s’étoffer. Elle était amoureuse de l’amour. Une vraie amoureuse, qui regarde les yeux émus et le coeur battant, l’objet de sa convoitise avec tendresse. C’est ainsi qu’à chaque fois qu’elle croisait au détour d’une ruelle des amoureux main dans la main, il y avait ce je ne sais quoi qui la bousculait. Ce je ne sais quoi qui, d’un coup un peu trop fort, lui bloquait la respiration et l’obligeait à s’asseoir un instant pour se remettre de ses émotions. C’était semblable à de l’adrénaline , mais outre le fait que ce soit puissant , s’en était parfois trop douloureux. Alors au fil des années , elle s’enfermait un peu plus dans son petit appartement parisien immaculé mais confortable.

 

Chaque jour, elle se faisait livrer des fleurs pour voir le beau fleuriste , pas plus vieux qu’elle , qui travaillait juste en dessous. Parfois, il lui souriait. Plus rarement, il s’aventurait à lui balançait quelques mots sur la pluie et le beau temps. Mais jamais, il n’osait poser les yeux trop longtemps sur elle. Alors, elle refermait la porte après son passage, se disant qu’elle était certainement trop affreuse pour être aimé. Mais , indéniablement ,  elle continuait à aimer l’amour, du plus profond de son être malgré le goût amer que lui laissait chaque jour son rendez vous galant avorté. Elle déposait les fleurs dans un vase, elle cherchait parfois un petit mot, un signe, quelque chose qui aurait pu lui donner un peu d’espoir. Mais, elle ne trouvait rien. Alors, elle se démaquillait, enlevait la pince ornée de perles nacrées de ses cheveux et elle ôtait sa robe qui mettait en valeur ses longues jambes et sa taille marquée. Au bout de quelques temps, elle fut fatiguée d’espérer encore et encore. Un beau jour, sans vraiment savoir pourquoi , elle décida de commander un bouquet et de le faire livrer à sa voisine de palier. Vers 17h , comme chaque jour, elle entendit le jeune homme monter les escaliers, les fleurs dans les bras. Elle écoutait à travers la porte, elle entendit son convoité sonner à l’appartement d’à côté. La porte grinça et après un court silence, la jeune femme qui semblait surprise de recevoir un si beau bouquet de lys remercia le livreur. Et tous les jours pendant plus de deux mois, l’opération fut renouvelée. Sauf qu’à chaque fois, ce fût un voisin différent qui reçu le présent.

Elle s’aperçut que le coté romantique des fleurs réjouissait bon nombre de ces voisins. Certains se demandaient qui pouvait bien les offrir mais toujours, les destinataires semblaient ravi. Elle avait l’impression que ce si doux présent apportait de l’amour dans ces foyers. Un matin, alors qu’elle descendait chercher une viennoiserie dans sa boulangerie favorite , elle croisait l’une de ces voisines. Alors qu’habituellement, elles ne se disaient que Bonjour, pour la forme et par politesse, sa voisine se permit de lui racontait l’histoire surprenante de l’immeuble. Chaque jour, un locataire différent recevait quelques fleurs, d’une personne bien attentionnée et d’une grande bonté. Une personne qui selon elle devait avoir un coeur immense pour réitérer ces livraisons. La voisine l’avait même nommée la gardienne d’amour. C’était selon elle forcément une femme. Puisque qui d’autre qu’une femme pourrait avoir l’idée d’envoyer des fleurs au monde entier?

Juliette fût émue de recevoir , en secret, ce surnom. La gardienne d’amour, bien sur. Si elle avait du inventer un métier, c’est celui ci qu’elle aurait choisi. Garder l’amour bien au chaud avant de le faire fleurir et de l’offrir à qui veut bien en profiter. Cependant, elle était toujours aussi seule. Elle ne faisait pas encore partie des amoureuses aimées.

Suite à de longues semaines sans rendre visite à sa meilleure cliente, le fleuriste s’aperçut que depuis qu’il ne lui livrait plus de fleurs, il montait tout de même chaque jour dans l’immeuble pour livrer des bouquets à tous les locataires qui y vivaient. Il y avait des bruits de couloirs, des rumeurs qui disaient qu’il y avait une gardienne d’amour dans le quartier. Peut être même qu’elle vivait ici, sur ce palier? Alors tout lui parut clair tout à coup. Il l’avait aimé dès le premier regard, mais il n’avait jamais réussi à lui dire . Pire encore, il évitait soigneusement de croiser son regard pour éviter d’être démasqué. Il avait peur d’être rejetté par cette si jolie femme. Mais, par son comportement indifférent, il avait du la froisser. Tout le monde sait que les amoureuses se froissent aussi facilement que du papier de soie. Le lendemain, il fit un bouquet et il n’attendit pas 17h pour monter le livrer. Il le déposa sur le pas de la porte , sonna une fois et disparut dans les escaliers. Lorsque Juliette ouvrit la porte, elle découvrit le cadeau. Elle l’attrapa, pris un vase et au moment de plonger les roses rouges dans l’eau, lu le petit mot qui lui était adressé:  » Pour la gardienne d’amour, de la part d’un amoureux, livreur et fleuriste ».

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